De la connaissance des recommandations à leur appropriation : un enjeu managérial au service de la qualité des accompagnements

Une recommandation ne devient un levier de qualité que lorsqu'elle transforme durablement la manière de penser et d'agir des professionnels.

Dans de nombreux établissements sociaux et médico-sociaux, les recommandations de bonnes pratiques professionnelles font aujourd’hui partie du paysage institutionnel. Elles sont connues, présentées aux équipes, parfois intégrées aux procédures ou aux projets de service. Pourtant, une question demeure : comment s’assurer que ces recommandations influencent réellement les pratiques professionnelles auprès des personnes accompagnées ?

L’enjeu ne réside pas uniquement dans leur diffusion ou leur compréhension. Il concerne avant tout leur appropriation. Une appropriation entendue non comme une simple acquisition de connaissances, mais comme un processus psychologique permettant aux professionnels de transformer durablement leur manière d’analyser les situations et d’agir.

Cette distinction est essentielle pour les directions et les équipes d’encadrement. Car la qualité des accompagnements ne dépend pas tant de la connaissance des principes que de la capacité des professionnels à les mobiliser de manière pertinente dans la diversité des situations rencontrées.

Connaître une recommandation ne signifie pas savoir l’utiliser

Les RBPP proposent des repères, des principes d’action et des exigences de qualité. Toutefois, leur lecture ou leur présentation en réunion ne garantit pas leur intégration dans les pratiques.

L’écart souvent observé entre les intentions institutionnelles et les pratiques de terrain ne relève pas nécessairement d’un manque d’engagement des professionnels. Il peut s’expliquer par la complexité même de l’activité d’accompagnement.

Chaque situation est singulière. Chaque personne accompagnée présente des besoins, des attentes et des ressources spécifiques. Les professionnels doivent donc constamment interpréter, ajuster et contextualiser leurs interventions.

Dans cette perspective, la compétence ne consiste pas à appliquer mécaniquement une recommandation mais à savoir l’adapter intelligemment à des situations variées.

L’appropriation : une condition de la transférabilité des compétences

Les travaux de Gérard Vergnaud apportent un éclairage particulièrement pertinent sur cette question.

Selon la théorie des schèmes, les professionnels élaborent progressivement des schèmes d’action, c’est-à-dire des organisations invariantes de leur activité, qui leur permettent de s’adapter à la diversité des situations rencontrées.

Au cœur de ces schèmes se trouvent des invariants opératoires : des concepts, des règles d’action et des principes implicites qui orientent la compréhension des situations et la prise de décision.

Sous cet angle, une RBPP n’a d’effet durable que lorsqu’elle contribue à transformer ces invariants opératoires.

Le professionnel ne se contente alors plus de connaître une recommandation. Il l’intègre dans sa manière même de penser son activité.

C’est cette intériorisation qui rend possible la transférabilité des compétences. Face à une situation nouvelle, le professionnel peut mobiliser les principes sous-jacents de manière pertinente sans dépendre d’une procédure prédéfinie.

Le rôle stratégique du management dans ce processus

Cette conception de l’appropriation interroge directement les pratiques managériales.

Si l’objectif est de favoriser le développement des compétences, les directions et les cadres ne peuvent se limiter à diffuser des documents ou à organiser des formations descendantes.

Leur rôle consiste à créer les conditions permettant aux équipes de transformer collectivement leur compréhension des situations professionnelles.

L’enjeu n’est pas uniquement informationnel. Il est développemental.

Cela suppose notamment :

  • de soutenir une culture de questionnement des pratiques,
  • de valoriser l’analyse des situations complexes,
  • de favoriser les échanges entre professionnels,
  • de relier systématiquement les RBPP aux situations concrètes rencontrées,
  • d’inscrire cette dynamique dans le fonctionnement quotidien de l’établissement.

Les recommandations deviennent alors de véritables ressources pour penser l’action.

L’analyse des pratiques professionnelles : un levier majeur d’appropriation

Parmi les dispositifs susceptibles de soutenir cette dynamique, les séances d’analyse de pratiques professionnelles occupent une place privilégiée.

Lorsqu’elles sont conçues comme des espaces de réflexion collective, elles permettent aux professionnels de mettre en mots leurs raisonnements, d’expliciter leurs choix et de confronter leurs interprétations.

Ce travail d’explicitation joue un rôle essentiel dans la construction des compétences.

Les professionnels peuvent progressivement identifier les principes qu’ils mobilisent, questionner certaines représentations et enrichir leurs modes de raisonnement.

Les RBPP trouvent alors un terrain d’incarnation concret.

Elles ne sont plus abordées comme des références extérieures mais comme des outils d’intelligibilité des situations vécues.

L’analyse des pratiques devient ainsi un espace privilégié de construction des invariants opératoires nécessaires à une action professionnelle de qualité.

Des effets directs sur la personnalisation des accompagnements

Cette dynamique d’appropriation produit des effets qui dépassent largement le développement individuel des compétences.

Elle renforce la capacité des équipes à proposer des réponses ajustées à la singularité des personnes accompagnées.

Plus les professionnels disposent de schèmes d’action élaborés, plus ils sont en mesure d’adapter leurs interventions sans perdre de vue les principes fondamentaux portés par les recommandations.

La personnalisation des accompagnements cesse alors d’être une injonction institutionnelle pour devenir une réalité opérationnelle.

Les personnes accompagnées ne bénéficient pas de pratiques standardisées mais d’interventions réfléchies, contextualisées et construites avec elles.

Quand les recommandations deviennent compétences

L’enjeu des recommandations de bonnes pratiques professionnelles ne réside pas seulement dans leur diffusion ou leur conformité réglementaire.

Le véritable défi consiste à favoriser leur appropriation par les professionnels afin qu’elles deviennent des ressources mobilisables dans l’action.

Cette appropriation suppose un travail de développement des compétences fondé sur la réflexion, l’expérience et la confrontation des points de vue.

Dans cette perspective, les directions et les cadres occupent une position stratégique. En créant des espaces de réflexivité, notamment à travers l’analyse des pratiques professionnelles, ils contribuent à transformer les recommandations en compétences effectives.

C’est à cette condition que les principes portés par les RBPP peuvent se traduire en accompagnements réellement personnalisés et porteurs de qualité pour les personnes accompagnées.

 

Référence

Gérard Vergnaud (1996). Au fond de l’action, la conceptualisation. Dans J.-M. Barbier (dir.), Savoirs théoriques et savoirs d’action (pp. 275-292). Paris : PUF.

 

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